
EROS EN PERIL OU LE FÉTICHISME.
La banalisation du sexe serait-elle un signe de progrès et d'émancipation ? Alors que les hommes n'ont jamais eu aussi facilement accès au cul tout cru, qu'internet grouille de coïts en tout genre, et que la pudeur est une coquetterie en voie de disparition, c'est la notion même de plaisir qui serait en danger. A trop consommer, on consomme mal. Et si la pornographie met à mal l'érotisme, il est grand temps de rappeler que rien n'est plus aphrodisiaque que le raffinement et l'excitation des méninges.______________

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L'art érotique est un passe-temps à la portée de tout un chacun. Il n'est même pas besoin de savoir lire pour y accéder, encore que, dans ce cas-là, on passe à côté d'une des grandes joies que la vie peut réserver à l'homme adulte. En lisant les subtiles descriptions de la sexualité, aussi complexes qu'émoustillantes, qui figurent dans les pages des
Liaisons Dangereuses (une des plus formidables analyses de la férocité sexuelle jamais écrites), de
Fanny Hill, d'
Histoire d'O ou les oeuvres d'Anaïs Nin, même les plus rustiques d'entre nous sont obligés de comprendre que l'orgasme sexuel ne saurait se limiter à la sueur, un grognement, une petite giclée rapide et hop! dodo...
Le mot est l'outil de propagande le plus puissant offert à l'homme, c'est pourquoi les moralistes, les gouvernements et les organisations religieuses, y compris le Vatican, ont établi des listes d'ouvrages proscrits que, selon eux, nous ne devons pas être autorisés à consulter. Même aujourd'hui, de nombreux livre de ce type demeurent sous clé: dans leur vaste majorité, il ne s'agit pas de brûlots politiques visant à saper la stabilité des nations, mais simplement des livres sur le sexe. Sexe que de nombreux leaders politiques continuent à voir comme l'élément le plus déstabilisant de notre société.
Mais si les livres ont toujours été tenus pour dangereux, les images érotiques, elles, se sont révélées beaucoup plus accessibles. Les représentations visuelle du sexe -en général des scènes de séduction ou d'ébats clandestins- constituent un plaisir masculin depuis des siècles. Les hommes riches et puissant jugeaient essentiel dans leur culture de posséder une collection de tableaux et de dessins, qu'il soustrayaient avec soin au regard des dames mais qu'ils se délectaient de montrer à leurs congénères, histoire de les amuser après le dîner. Nombre de grandes maisons disposaient d'un cabinet de curiosité -une petite pièce intime, ancêtre de celle, bien plus innocente, d'aujourd'hui où les potes, surtout les Américains, se réfugient pour boire de la bière et brailler en regardant le sport à la télé-, une pièce où les hommes allaient examiner les dernières acquisitions de leur hôte.
Ils goûtaient ainsi les plaisirs de l'art érotique qui sont restés pendant une longue période l'apanage exclusif des riches et des privilégiés. En fait, pour beaucoup de commentateurs, ce goût pour l'art érotique était le petit secret inavouable des classes supérieures cultivées et oisives. Ne concernant pas la majorité, il était perçu comme un passe-temps assez inoffensif qui ne présentait aucun danger pour la société. Or, la diffusion de la richesse, de la culture et des loisirs au XIXème siècle a ouvert les portes de l'art érotique à un public beaucoup plus vaste. Les classes moyennes ont commencé aussi à être de la partie. Bien que souscrivant aux attitudes collet monté de la bonne société, ce nouveau public était partant pour diverses distractions comprenant le laçage -et délaçage- de corset... Les imprimeries spécialisées, les bibliothèques et les discrets magasins interlopes proliféraient. Les arrière-boutiques étaient pleines de livres, de gravures et de tableaux à même de satisfaire les penchants sexuels les plus particuliers: ces images mettaient en scène non seulement des femmes mais de plus en plus d'hommes et de jeunes garçons, même si cette forme d'art érotique se dissimulaient sous le masque d'une obsession de la santé, de la forme physique et des prouesses sportives.
Les vannes se sont ouvertes avec le développement de la photographie, notamment les cartes postales, qui étaient les magazines de charme de l'époque. Grâce au photographe, les voyeur avait droit à un surcroît de frissons: il se régalait, non pas de l'image du corps représenté par un artiste, mais du véritable corps d'une personne vivante. De plus, ces cartes -pour lesquelles posaient les courtisanes, les prostituées, les couturières, les actrices, les gouvernantes...- présentaient la valeur ajoutée de l'accessibilité immédiate: pour la plupart, leur format entrait juste dans la poche d'un vêtement masculin.
Pourtant, il manquait une chose dans ces images réalistes de femmes saisies dans des attitudes souvent explicitement sexuelles: la couleur. La couleur allait accroître l'illusion de regarder par le trou de la serrure une beauté accaparée à sa toilette ou en train de faire joujou avec un petit chien sur son lit. Les photographies colorisées à la main ne tardèrent pas à s'arracher et, de l'avis générale, les plus belles étaient de production française. Ces certes devinrent une énorme industrie. A un moment donné, on estimait que, rien qu'à Paris, vingt mille femmes étaient employées à les retoucher ou les colorier. Durant la Première Guerre mondiale, des millions de ces photographies se sont retrouvées dans les tranchées pour réconforter les troupes de toutes les nations belligérantes.
Mais par la suite, la pornographie a poussé le réalisme trop loin, et l'art érotique s'est transformé peu à peu en pornographie, sa petite sœur vulgaire qui, malheureusement, est tout ce qui nous reste aujourd'hui. Les revues pornos, les DVD et les sites web ne relèvent absolument pas de l'érotisme. Ils n'offrent que de pauvres petites jouissances furtives. Alors que l'érotisme était fondé sur la croyance que le sexe était un plaisir directement proportionnel au temps qu'on lui consacrait, l'acte sexuel, de nos jour, est trop souvent considéré comme un assouvissement immédiat, une satisfaction éphémère aussitôt oubliée. Le pole dancing, le lap dancing, les cinémas et autres bars à hôtesses ont dévalué le plaisir sexuel en brouillant les frontières entre érotisme et pornographie.
L'érotisme c'est la titillation: l'éveil lent et progressif du plaisir sexuel. Il implique l'interaction délicate de l'esprit, des sens et des émotion. Il doit être traité comme quelque chose de singulier et de précieux. La différence fondamentale entre l'érotisme et la pornographie s'apparente à la différence de plaisir qui existe entre boire du vin et boire de la bière. Le vin est une boisson à savourer, avec la conviction que le temps qu'on prend à l'apprécier sera couronné par une plaisir d'autant plus intense. La bière permet d'étancher une soif le plus vite possible. Alors, entre ces deux breuvages, duquel pourra-t-on tire la volupté la plus durable?
C'est un choix que nous faisons tous. L'implication intellectuelle ou l'assouvissement animal. Hétéro ou gay, actif ou passif, jeune garçon ou homme mûr, nous désirons tous donne et recevoir du plaisir comme, croyons-nous, Casanova ou Byron s'employaient à le faire avec leurs multiples conquêtes. D'après vous, qu'est-ce-qui est le plus érotique: la photo archicrue de cuisse grande ouvertes dans un magazine pour homme ou une jeune femme peinte par Boucher? Un étalon en muscles hypertrophiés brandissant son pénis en érection vers l'objectif ou un jeune homme nu sur une plage grecque photographié par Herb Ritts sous un ange subtil? La sexualité est-elle pour vous une simple affaire d'organes génitaux ou est-elle également censée exciter votre cerveau? A vous d'y réfléchir.

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