vendredi 17 juillet 2009

Stanislas Van Copen.

EN VENTE UNIQUE.
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Que regardes-tu en premier chez un homme ?
S'il se tient bien droit et s'il n'est pas bossu. C'est important pour moi un homme qui sait marché dans la rue.

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L'homme idéal ?
Cultivé, précieux, surprenant, classe et distinguer. Charismatique et compréhensif. Un dandy au final.

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Qu'est-ce-que tu n'aimes pas qu'on te dise ?
Des mensonges.

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Tu t'intéresses à sa voiture ?
Pas forcement, sauf si c'est un taudis.

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Quel homme célèbre a ses chances avec toi ?
Au-delà de sa célébrité, je pense que se serait Devendra Bahart.

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Le look parfait?
Dandy sans hésitation.

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Quelles qualités sont essentielles ?
L'honnêteté, la courtoisie, l'honneur, la compréhension et la tolérance.

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L'endroit idéal pour faire l'amour ?
Peu importe l'endroit, ce qui compte c'est la façon de le faire.

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Premier geste après l'amour ?
M'allumer une cigarette.

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EROS EN PERIL OU LE FÉTICHISME.

EROS EN PERIL OU LE FÉTICHISME.

La banalisation du sexe serait-elle un signe de progrès et d'émancipation ? Alors que les hommes n'ont jamais eu aussi facilement accès au cul tout cru, qu'internet grouille de coïts en tout genre, et que la pudeur est une coquetterie en voie de disparition, c'est la notion même de plaisir qui serait en danger. A trop consommer, on consomme mal. Et si la pornographie met à mal l'érotisme, il est grand temps de rappeler que rien n'est plus aphrodisiaque que le raffinement et l'excitation des méninges.
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L'art érotique est un passe-temps à la portée de tout un chacun. Il n'est même pas besoin de savoir lire pour y accéder, encore que, dans ce cas-là, on passe à côté d'une des grandes joies que la vie peut réserver à l'homme adulte. En lisant les subtiles descriptions de la sexualité, aussi complexes qu'émoustillantes, qui figurent dans les pages des Liaisons Dangereuses (une des plus formidables analyses de la férocité sexuelle jamais écrites), de Fanny Hill, d'Histoire d'O ou les oeuvres d'Anaïs Nin, même les plus rustiques d'entre nous sont obligés de comprendre que l'orgasme sexuel ne saurait se limiter à la sueur, un grognement, une petite giclée rapide et hop! dodo...
Le mot est l'outil de propagande le plus puissant offert à l'homme, c'est pourquoi les moralistes, les gouvernements et les organisations religieuses, y compris le Vatican, ont établi des listes d'ouvrages proscrits que, selon eux, nous ne devons pas être autorisés à consulter. Même aujourd'hui, de nombreux livre de ce type demeurent sous clé: dans leur vaste majorité, il ne s'agit pas de brûlots politiques visant à saper la stabilité des nations, mais simplement des livres sur le sexe. Sexe que de nombreux leaders politiques continuent à voir comme l'élément le plus déstabilisant de notre société.
Mais si les livres ont toujours été tenus pour dangereux, les images érotiques, elles, se sont révélées beaucoup plus accessibles. Les représentations visuelle du sexe -en général des scènes de séduction ou d'ébats clandestins- constituent un plaisir masculin depuis des siècles. Les hommes riches et puissant jugeaient essentiel dans leur culture de posséder une collection de tableaux et de dessins, qu'il soustrayaient avec soin au regard des dames mais qu'ils se délectaient de montrer à leurs congénères, histoire de les amuser après le dîner. Nombre de grandes maisons disposaient d'un cabinet de curiosité -une petite pièce intime, ancêtre de celle, bien plus innocente, d'aujourd'hui où les potes, surtout les Américains, se réfugient pour boire de la bière et brailler en regardant le sport à la télé-, une pièce où les hommes allaient examiner les dernières acquisitions de leur hôte.
Ils goûtaient ainsi les plaisirs de l'art érotique qui sont restés pendant une longue période l'apanage exclusif des riches et des privilégiés. En fait, pour beaucoup de commentateurs, ce goût pour l'art érotique était le petit secret inavouable des classes supérieures cultivées et oisives. Ne concernant pas la majorité, il était perçu comme un passe-temps assez inoffensif qui ne présentait aucun danger pour la société. Or, la diffusion de la richesse, de la culture et des loisirs au XIXème siècle a ouvert les portes de l'art érotique à un public beaucoup plus vaste. Les classes moyennes ont commencé aussi à être de la partie. Bien que souscrivant aux attitudes collet monté de la bonne société, ce nouveau public était partant pour diverses distractions comprenant le laçage -et délaçage- de corset... Les imprimeries spécialisées, les bibliothèques et les discrets magasins interlopes proliféraient. Les arrière-boutiques étaient pleines de livres, de gravures et de tableaux à même de satisfaire les penchants sexuels les plus particuliers: ces images mettaient en scène non seulement des femmes mais de plus en plus d'hommes et de jeunes garçons, même si cette forme d'art érotique se dissimulaient sous le masque d'une obsession de la santé, de la forme physique et des prouesses sportives.
Les vannes se sont ouvertes avec le développement de la photographie, notamment les cartes postales, qui étaient les magazines de charme de l'époque. Grâce au photographe, les voyeur avait droit à un surcroît de frissons: il se régalait, non pas de l'image du corps représenté par un artiste, mais du véritable corps d'une personne vivante. De plus, ces cartes -pour lesquelles posaient les courtisanes, les prostituées, les couturières, les actrices, les gouvernantes...- présentaient la valeur ajoutée de l'accessibilité immédiate: pour la plupart, leur format entrait juste dans la poche d'un vêtement masculin.
Pourtant, il manquait une chose dans ces images réalistes de femmes saisies dans des attitudes souvent explicitement sexuelles: la couleur. La couleur allait accroître l'illusion de regarder par le trou de la serrure une beauté accaparée à sa toilette ou en train de faire joujou avec un petit chien sur son lit. Les photographies colorisées à la main ne tardèrent pas à s'arracher et, de l'avis générale, les plus belles étaient de production française. Ces certes devinrent une énorme industrie. A un moment donné, on estimait que, rien qu'à Paris, vingt mille femmes étaient employées à les retoucher ou les colorier. Durant la Première Guerre mondiale, des millions de ces photographies se sont retrouvées dans les tranchées pour réconforter les troupes de toutes les nations belligérantes.
Mais par la suite, la pornographie a poussé le réalisme trop loin, et l'art érotique s'est transformé peu à peu en pornographie, sa petite sœur vulgaire qui, malheureusement, est tout ce qui nous reste aujourd'hui. Les revues pornos, les DVD et les sites web ne relèvent absolument pas de l'érotisme. Ils n'offrent que de pauvres petites jouissances furtives. Alors que l'érotisme était fondé sur la croyance que le sexe était un plaisir directement proportionnel au temps qu'on lui consacrait, l'acte sexuel, de nos jour, est trop souvent considéré comme un assouvissement immédiat, une satisfaction éphémère aussitôt oubliée. Le pole dancing, le lap dancing, les cinémas et autres bars à hôtesses ont dévalué le plaisir sexuel en brouillant les frontières entre érotisme et pornographie.
L'érotisme c'est la titillation: l'éveil lent et progressif du plaisir sexuel. Il implique l'interaction délicate de l'esprit, des sens et des émotion. Il doit être traité comme quelque chose de singulier et de précieux. La différence fondamentale entre l'érotisme et la pornographie s'apparente à la différence de plaisir qui existe entre boire du vin et boire de la bière. Le vin est une boisson à savourer, avec la conviction que le temps qu'on prend à l'apprécier sera couronné par une plaisir d'autant plus intense. La bière permet d'étancher une soif le plus vite possible. Alors, entre ces deux breuvages, duquel pourra-t-on tire la volupté la plus durable?
C'est un choix que nous faisons tous. L'implication intellectuelle ou l'assouvissement animal. Hétéro ou gay, actif ou passif, jeune garçon ou homme mûr, nous désirons tous donne et recevoir du plaisir comme, croyons-nous, Casanova ou Byron s'employaient à le faire avec leurs multiples conquêtes. D'après vous, qu'est-ce-qui est le plus érotique: la photo archicrue de cuisse grande ouvertes dans un magazine pour homme ou une jeune femme peinte par Boucher? Un étalon en muscles hypertrophiés brandissant son pénis en érection vers l'objectif ou un jeune homme nu sur une plage grecque photographié par Herb Ritts sous un ange subtil? La sexualité est-elle pour vous une simple affaire d'organes génitaux ou est-elle également censée exciter votre cerveau? A vous d'y réfléchir.

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jeudi 4 juin 2009

H & A

Hyacinthe et Apollon.

Hyacinthe et Apollon.

Je revins du froid extrême de ces eaux, nourri de détresse où j'ai embrassé Charon afin de te réclamer. Retrouvailles platoniques brisées par l'absence. J'ai couché toute la nuit contre son corps paralytique, mes lèvres esclaves de sa peau durcie par les années mortes qui s'écoulent comme des torrents jusqu'à me briser la tête et inonder la barque de mon sang. Je veux hurler mais ma voix écoute l'index de l'incube qui s'est glissé sur mes lèvres. Je fais silence! J'aime ce silence! Silence immobile qui ternit le temps d'une éternité funeste, pesante et incertaine.
« Charon, expliques-moi pourquoi suis-je un homme sans nom ? Pourquoi ne m'entend t-il pas ? »
En réponse à cela; un sourire immobile. Je veux croire qu'il n'y a pas de réponse pour n'avoir pas à condamné la fatalité. Et Devant l'inutilité de la vie et de ces vaniteuses questions, je n'obtiens qu'un sourire. En moi, une rancœur subtile contre le rien, car je n'ai rien et qu'il n'est rien que je ne possède dans ce rien qu'est la nuit, contre Charon, au milieu du vide. Alors tout me semble inutile et ridicule. Mon existence stérile est une histoire d'amour sans paroles et sans vie. Mais j'ose croire, à la place de longs discours futiles, que la mort n'est qu'une entrevue de l'existence pour une deuxième vie, sans interdits:
On y retrouverait de fugaces idoles dans des orgies célestes entourées de mille luxures vaniteuses, habillées d'un simple gaz de lumière brouillée si facile à soulever afin de déguster les délices que Dieu eut interdit à l'homme. Armées de dagues, elles danseraient sans relâche d'en-dessous les lustres incandescents aux couleurs cristallines, faisant sauter leurs parures antiques d'or et de pierres sur leur poitrine vibrante. Bayadères adoratrices de Shiva, elles réclameront l'abondance et la pérennité de la chair. Nous serons embrassés par de douces lèvres séraphiques, pendant que nos calices seront inondés de transparents alcools provenant de fioles arabiques, qui pinteront nos âmes enivrées à la divine débauche et nous mêlerons nos innombrables perversités à leurs éternels fantasmes, sous les dômes de la Voie Lactée où sommeillent Jupiter et Galymède. Nous dormirons près d'eux, à l'ombre des cerisiers en fleurs brûlées, qui sous la souffrance de n'être point admirées, vociféreront des poésies en spleen bien trop emphatiques pour nous tenir en éveille. Mais quel délice de dormir sur ton sein, bercé par les clameurs charmantes de souffrance de ces fleurs enivrantes. Ce serait une ataraxie pour mes pensées sauvages !
Mais il n'est rien, je n'ai que le rien !

Le « Nocher de l'Enfer » me sert contre sa poitrine de vieillard mais encore solide, et me baise le front aux boucles d'ocres. Je ne fais rien! Déroulant sa langue de feu, je payais mon obole et m'enfuis de la barque flottant au-dessus des ombres chimériques des laissés pour compte, condamnés à errer dans les mornes abysses du Styx. Je les entendais souffler des comptines épiques au destin tragique, et je m'apprêtais à m'engloutir dans les immondices du fleuve, quand j'eus l'horrible surprise de voir qu'une telle nature putride fut aussi féconde ; se mirent à s'élever au contact de mes souliers en cuir d'agneau de violettes iris. Mes hurlements stridents de martyr retentirent en échos dans la vallée faisant s'envoler les succubes ailées et les incubes des monts brumeux, terrifiant le Léviathan cruel qui hante les profondeurs de l'Archénon où brillent de petites lumières pour les morts, ébranlant Embousa et Lamia qui s'enlacèrent comme des harpies en furie dans les profondeurs du Tartare, sous les yeux de la première femme d'Adam : Lilith, qui affectée par mes cries déchirés, laissa perler quelques larmes sur son visage virginal. O combien elle n'a jamais pleuré si ce n'est quand Adam lui préféra Ève. Mes longs gémissements arrivèrent même aux oreilles de Thanatos aux ailes noires, enchaîné par des liens de diamants devant La Grande Porte. Celui-ci flétri par autant de douleurs sorti de son urne un papillon de nuit qui vint poudrer ma main. Tant de cries, de gémissements, et de hurlements au pied de ces iris.
« Où es-tu Hyacinthe, toi que je suis venu chercher? Où sont nos retrouvailles ? Où donc est ton corps que je lui restitue sa vie? ». Et j'accueillis une nouvelle fois le sourire à l'obole coincé entre les dents. Sourire avare!
« Descends donc miasme fiévreux, descends donc Mammon, toi qui a soustrait l'éphèbe à la Vie ! Que toute mon âme pourrisse entre tes ongles chargés de putrides cendres, je te la donne. Fais donc de ma peau le manteau de tes premières neiges, de ma main le sceptre de ta justice, de mon crâne le réceptacle de tes liqueurs empoisonnées et de mon cœur le coussin qui reposera ta tête ». Je m'écroule sur le tapis de fleurs et je me mis à chatouiller de mes doigts la surface du fleuve. L'eau n'était ni chaude, ni froide, elle était grasse, épaisse et visqueuse. Au-dessus de moi, au ciel, La Grande Porte donnant sur la sublime voute céleste où j'ai tant rêvé de t'emmener. Mais il est plus facile de descendre te chercher que de monter te retrouver. Avons-nous donc commis une action étrange ? Expliques si tu peux mon trouble et mon effroi, tandis que je tends la main aux astres funestes, et que revint le papillon se poser sur mon index. Est-ce un signe Thanatos? Je roule, je m'agenouille, et relève mon corps lourd de tourments qui titube, nu, vers la berge où m'attend le ponton de retour. Dure est le contrecoup de n'avoir rien pu trouver ici-bas, mais le sera plus encore la grimpée des marches osseuses qui conduisent à La Grande Porte, puis celle-ci passée, le monde des hommes désœuvré de Hyacinthe. Un monde oisif où s'activent les échos de l'Enfer afin d'assassiner mes souvenirs d'antan.
Alors je me mi à grimper l'escalier glissant, qui comme la fatalité semble n'avoir aucune finalité. Et de cette hauteur, toujours plus immense, j'aperçois l'horrible splendeur de cette cité où je n'ai su te retrouver. Et mon désespoir, à chaque marche franchie, viole ma pensée comme un leitmotiv ; mon âme sanglote tels les violons de Satie, et j'aperçois, malheureux que je suis, les premières lueurs de la surface, qui ne font que m'assurer que ce n'est pas ici que tu es tombé. Dure est la réalité prompte à me réduire à la condition mortuaire des Martyrs de Chateaubriand. Chaque carré luisant de ma peau étant alors percé de balles sifflantes qui rongent l'espoir. Je traversai, la chair fumante, l'épaisse arche d'or noir pour seulement me retrouver face, à la surface miroir : j'étais l'avenir sans vie dont le reflet se plaisait à être une vie sans avenir. Le papillon m'abandonna avec pitié et je me retournai ; derrière moi l'océan, le vide et le bruissement sourd des chutes effrayantes qui se brisent sur les parois rocheuses, devant moi un peuple de décadence. Je ne savais plus alors si l'Enfer était la cité de sous mes pieds où celle des fils d'Adam.
Je voyais devant moi la vanité de l'homme, et je me cachais le visage.


À l'aurore, j'ai reconnu le soleil qui jadis saluait de sa lumière d'innombrables plaines blanchâtres. Des iris y avaient pour la première fois poussée. Un soleil qui au levé comme au couché, déversait des torrents d'éclats rougeoyant sur l'horizon, comme pour rappeler à l'éternité qu'ici les yeux de Hyacinthe s'étaient fanés... En ce jour, seul reste le solitaire soleil et disparaît la vallée d'iris blanches.
Je déambule sur les restants du passé, j'ai froid. Ma peau, ternie par la lourdeur de vivre, ne s'habituera jamais à la fraicheur qui flagelle mon corps. Je suis seul. Mes jambes tremblent comme les feuilles écrues tombées qui frissonnent dans l'air, et mes pieds se trainent sur les herbes folles qui flétrissent ma plante de leur enveloppe irritante. Pourritures envahissantes qui détruisent la faible beauté par son incommensurable laideur. Herbes folles, vertes, jaunes, et terreuses... Vous envahissez de noble sépulture.
Je titube maladroitement, comme l'épervier à l'aile cassé se lamentant d'être esclave d'un monde qui n'est pas le sien. Mes narines hument des arômes de soufre, qui ne sont pas sans rappelés l'effroyable splendeur des profondeurs dont je me suis réveillé coupable. L'air pue. L'air est mauvais. Je n'ai plus d'oxygène et mon allure se disloque. Mes poumons moisis bâillonnés par l'agonie convulsent mollement et ma gorge asphyxiée par la fétidité du triste sort se ressert, s'effrite, et se consume. Encore le rien. J'étouffe, mains au cou. Mon cœur palpite et je frissonne de peur. Je tombe. J'ai froid, encore. Je n'y vois presque plus rien.
Je m'écroule, et j'entends le fracas de mon corps s'étalant de tout son long sur l'herbe encore humide de la rosée qui scande la nature de transparents éclats chétifs et éphémères. Ma chair déverse un sang tiède, car éraflée par les ronces perçantes qui s'élèvent de la terre nourricière elle se fait gibier, ma chair déverse un sang tiède, car cliente de la pénitence elle se fait obligeance. Autour de moi, je perçois le chant mélodieux des vautours, mêlé au sifflement de leurs voilures plumées. Je distingue les herbes chuinter sous l'estomac plein d'oisillons du serpent aux anneaux de feu qui s'avance vers moi, le rire daubant de la hyène tachetée de gris, le grognement du chacal puant, le bruissement des lombrics qui s'enterrent et des milles vies qui coexistent au-dessus, en dessous et autour de ma dépouille. Tant de bruits, de sons, de cries qui conjointement forment un absolu silence, un absolument rien, jusqu'à ce que mes oreilles musellent le tout, tombent et se flétrissent à même le sol.
Je rampe sur quelques mètres et j'aspire le goût sans saveur de mes lèvres mouillées par la rosée. Ma gorge, apparentée à un tombeau, accumule les ossements des anciennes ivresses qui me sont révolues, et asséchées ici sur ces terres. Tout est aride, tout est sec. Je perds à chaque avancée le souvenir du goût... de ton goût. Ici sévi l'absence de saveur. J'ai soif... Mais rien étanche ces monstres gémissent que sont mes souffrances, rien ne pardonne mes besoins.
Je m'étale sur le dos: fesses nues sur le sol, nez coulant de sang au ciel. J'imagine déjà le soleil sublimé mon visage flétri. Ses rayons obliques illumineront mon âme, illumineront mon tout, illumineront ma fin. Avec la paume de ma main je caresse l'herbe fraiche, tandis qu'un corbeau en picore le dos de son bec puissant. Je n'ai plus la force de faire face et je fais offrande de ma dépouille aux charognards ailés qui forment au-dessus de moi une enveloppe sombre et solennelle. Ma vue baisse, puis se détruit et je fermai les yeux. Tout ne fut fait qu'alors d'obscurité plus obscure que la laideur de cette vulgaire nature et je m'entourais de l'universalité du rien, du chaos et du vide. Le tout qui m'enlace s'annihile, tout autant que mon corps où se détache mon esprit afin de vagabonder tel un orphelin dans les longs couloirs de la peur et de la solitude. Sans réconfort, sans autorité, sans naissance. Et j'imagine sur mon corps fertile, sortir d'innombrables bruyère en fleurs que viendront faucher les pupilles de l'orphelinat lors des premières cueillettes. Alors mort frappes-moi trois fois, mort frappes-moi deux fois, mort frappes-moi une dernière fois, car l'amour mort, mord de-ci de-là au coin d'une joue. Voici donc le néant ?


Mes paupières transparentes tremblent, percées par la lumière, et je sens la vie tragique que j'ai abandonnée me revenir doucement, avec violence. Que la douleur est insupportable tant elle est lente : lente à couler dans mon corps, encore pétrifié par la mort. Mon squelette s'attife d'artère, de veines et de capillaires, mes muscles réapparaissant s'activent et s'étirent, ma peau naissante se tisse en lambeaux par dessus mes osselets et mon traite cœur bombarde par pulsions mon corps de perles sanguines : des grumeaux de vie. Je sens à nouveau la chaleur du soleil sur mon visage retrouvé et le sol humide qui s'effondrait, réapparaitre : je me réveille d'une deuxième naissance, et voici donc la vie qui me déterre de la mort ? Qu'il est plus difficile de vivre que de mourir. Et quelle paisible mort ce fut ; douce et agréable.
Là-bas il n'y avait pas de lumière, et l'air était froid. Il n'y avait pas non plus d'idoles qui, telles des sirènes, attirent les passions érotiques. Il n'y avait plus de souvenirs et plus de souffrances. Là-bas tu n'étais pas et je t'oubliais, car la mort efface, la mort consume, la mort dilue pour mieux conserver les âmes perdues. Seulement, existait, un long sentier sur des falaises où se brisaient les flots tumultueux d'une mer morte d'où se dégageaient des senteurs nouvelles à mon cœur. Et lui, il ne pourrissait plus mes pensées, puisque détaché de mon corps, je le tenais fermement au creux de ma main séchée de sang. Là-bas j'avançais insensible mais heureux en contemplant à ma droite une sombre mer et à ma gauche une vallée où s'alignaient des milliers de cadavres en ligne sur le rebord du chemin, tels des soldats vigilants qui scrutent le ciel brumeux. Je me souviens même avoir jeté le traitre dans les flots déchainés de la mer survolée par des cumulus de corbeaux hurlants. Débarrasser de lui, je me sentis grandir et je compris que ce n'était pas l'amour déchiré qui faisait grandir les hommes, mais bien l'orgueil flétri de ne plus en avoir. J'ai continué mon chemin, que je connaissais de mémoire, sans jamais ne l'avoir appris. Voilà ce qu'est la mort : un chemin paisible et dénué de toutes sensibilités, qui mène à un précipice plein d'écumes moussantes où croassent des oiseaux qui ne vous regardent même pas. Et c'est tant mieux! C'est tant mieux car rien n'est plus important ici que l'anonymat de la mort. Le repos éternel se fait dans le silence. Ce n'est ni le paradis, ni l'enfer, on n'y célèbre personne, car personne n'a la volonté orgueilleuse de se soustraire à la tranquillité du silence. Ici, c'est la mort!
Au bord de la falaise, les orteils dans le vide, j'ai levé les bras au ciel et j'aurais aimé en cet instant, resté là, entre le vent qui hurle d'enivrantes mélodies et le vide imposant d'innocence et de calme. Je n'aurais su dire à qu'elle hauteur je me trouvais : peut-être assez haut pour entasser toute une pile d'humanité jusqu'à moi. Assez haut pour devenir un oiseau, assez haut pour comprendre le rien de l'humanité et la vanité de son jeu. Car la vie des hommes n'est qu'une partie de cartes où s'accumulent les points, et la mort la fin de ce jeu. Mais moi, qui ne suis pas un homme, ma vie aura-t-elle eu aussi peu de sens que la leur ?
Je regardais une nouvelle fois ces soldats de sentier au visage pétrifié telles des poupées antiques, et je tombais de la falaise. Je senti à quel point mon corps s'arrachait sous la vitesse, mes poumons implosant. Mais je ne souffrais pas... Je me désincarnais tout simplement de mon enveloppe jusqu'à frapper, dans un éclat assourdissant mais sans douleurs, la mer morte. Les incommensurables vagues mugissantes qu'engendra mon corps se refermèrent sur moi telle une douce couverture chaude et étouffante. Et on m'offrit le fardeau de revenir à la vie. Malheureux est mon retour, que la mort était paisible.
Maintenant, éveillé, j'ai froid, je tremble et ma poitrine me fait violence : je sens les spasmes douloureux de mes poumons qui s'étirent encore et encore, mille actions mille fois répétées. J'essaye alors de me mettre debout, difficilement et j'entends mon sang gronder, mon âme se consumer, mes yeux s'enrouler, mes ongles se retourner et ma tête imploser. Ma chair s'immole et mes doigts s'articulent en tout sens. Je respire fort, je respire vite et mal. Ma gorge est un désert de sel ; elle est aride. Je cris ! Je hurle et les sauvages oiseaux s'envolent de l'horizon. Le soleil s'embrase de mille feu et resplendi mon être d'une lumière divine. « J'ai mal, mon dieu, j'ai si mal ». Des voix graves emmêlent ma raison et chantent un requiem inversé. Je hurle « j'ai mal », ma gorge brûle : le sable devient brasier. Ma chair brûle, j'ai mal. Tout n'est que blanche lumière chargée de faisceaux aveuglants et d'odeurs mystiques. Tout ceci me brûle et un vent chaud se lève – mes cheveux sur le visage. Le soleil est un assassin qui me redonne la vie, et je hurle comme un nouveau-né. Un nouveau corps; prison d'une âme ancienne. Et tout me revient, les imagines, la lumière et la douleur : Hyacinthe, la jalousie, l'innocence, le sang, la mort, le froid, la solitude et la souffrance. Ces images sont des milliers de cimeterres plantés dans ma chair, arrachés, enfoncés, extirpés, et cloués. Mon corps se fait fontaine d'une eau rougeoyante, s'illuminant comme des cristaux pèle-mêle dans les rayons du soleil vivant. Je n'ai pas peur de mourir, seulement de vivre. Et recouvrer la vie est une chose plus amère, déchirante, et cruelle que de la perdre. L'ôter sept fois serait moins un mal que de la récupérer ne serait-ce qu'une seule fois.
Mes genoux fléchissent et ma tête heurta violemment le sol. La douleur est insupportable et de par les trouées qu'ont inscrites les images du passé sur mon corps, s'enfuient dans un écoulement discontinu les liqueurs de la création, aussi sombre qu'est l'Eden tressé de purs éclats pareil à de fines orfèvreries dont s'attifent les galantes Phrynés. Autour de moi, un lagon de vie pourpre.
Et alors que la douleur peinait à s'annihiler, l'entité hémoglobine qui s'exhalait de mon organisme revient de par où elle s'était logée, dans une douleur telle que j'aurai pu en mourir si les essences de ce monde n'avaient pas voulu m'enchaîner à la vie. Un bruissement sourd de mon sang aspiré revenant et je retrouvai le souffle créateur en un éclatement de poumons qui déchargea le reste de la vie jusque dans les moindres sinuosités de ma dépouille de nouveau-né.

Je me relevais difficilement, encore engourdi d'avoir traversé la renaissance de mon corps. Et j'aspirai, avec nostalgie, l'air de la vie qui s'écoulait dans les méandres.
Un vent se leva, emportant avec lui la houille de ma genèse vers les hauteurs, où les nuages forment comme une étendue moelleuse de muqueuse grisâtre et sénescente. Celle-là même qui, au loin, est percée par une quantité de chapiteaux à la pointe dressée, et aux différentes formes phalliques : reflet de la diversité humaine. On y trouve des dômes expressionnistes qui s'entortillent comme des bigorneaux, des coupoles retournées où s'accumule l'eau de Jupiter : bassin des Naïades, et des minarets qui cadencent l'existence d'un peuple en transe. Et en différentes tâches; des lumières ocres brillent telles des graines d'espoir dans l'humus terrifiant du ciel. Des graines sauvages qui, parce qu'elles sont étouffées par la fatalité, n'offrent ni fleurs ni fruits. Voilà donc longtemps que le soleil n'a pas remplacé les lumières artificielles de cette cité.
Je me souviens de ces idoles qui dansaient pendant qu'on égorgeait des enfants en leur nom. Des prières pour différents noms, différents noms pour la même Entité. Des siècles d'horreur pour justifier la Transcendance d'un nom, et l'éternel espoir. Je me souviens avoir entendu leurs fils pleurer sans pouvoir leurs dire que tout ceci était histoire de tuer le temps. Des enfants habillés d'illusions qui imaginent que leurs larmes ne seraient pas perdues, et que la miséricorde viendra. Des guerres pour un drapeau, des guerres pour sauver l'espoir, l'espoir de toujours attendre et, mon Dieu, que l'horreur est splendide de pérennité. Et je compris de ce fait que le ciel fut aussi noir.


De toute ma nudité j'avançais vers ces attirantes lumières qui m'appelaient telles des femmes ailées murmurants prophéties et litanies élégiaques au son de la lyre et de la flûte. D'elles s'échappaient de longs sanglots lyriques et raisonnaient de plaintives mélodies.

Là-bas je devais aller, peut-être y trouverais-je le remède à l'agonie de mon cœur : quelques contrepoisons et liqueurs qui me délaisseront sur le rebord de mon âme afin que je néglige un temps mes souvenirs douloureux. Que je regardais ces montagnes couvertes de sombres étendues depuis leur pied jusqu'à leur cime tel de glorieux titans. Et puis cette basse vallée où je me trouve, avec ces méandres gelées, ombragées par de ridicules ruines fatiguées, et comme la tranquille rivière réfléchissant les nuages discrets que le vent a soufflé ce soir des océans, emmenant avec eux les oiseaux qui animent autour de moi la forêt.

Je voyais des millions d'essaims de coléoptères s'agiter follement au-dessus des éclats lumineux de la lune qui se reflétaient dans le cresson de la rivière, dont les dernières effluves parfumant, délivraient et faisaient ressortir de l'herbe des hannetons tourbillonnants : que toute cette activité nocturne autour de moi me rappelait à des rêveries soudaines ; lorsque nos corps se déchiraient en une unique création de béatitude, charmé d'ivresse et de désirs naturels, imagé par les plus belles sculptures. Nous étions des modèles sacrifiés à Artémis.

Toutes ces choses vivantes, ardentes, dévorantes me dévoilaient le sacré de la nature du déclin et comme j'embrassai cela de mon cœur, comme je sentais les fractures par ce torrent de vie et de mort qui me traversait, et les majestueuses formes du monde infini qui vivaient et mouraient en mon âme. Car il n'est point un instant qui ne dévore le dedans et les autres, point un instant qui ne détruit. L'existence de l'un condamne la vie du second, car la nature est inconsciente et cherche perpétuellement à se renouveler. C'est pourquoi l'homme tend à dévorer toute vie, parce qu'il est nature, mais la sienne est consciente et de ce fait il souffrira de ses destructions.

Je m'étonne en voyant cette beauté de la vie éphémère qu'est la nature et je ne perçois dans tout cela qu'un monstre idéal affairé à tout dévorer dans de pérennes ruminations grandiloquentes. La nature est le jardin de Satan, où s'activent dans un Eden de merveilleuses et esthétiques destructions.


Ainsi je traversais la vallée de l'Eden en murmurant les souvenirs d'une valse de Balakirev à trois temps ; retenue et chuchotements : j'imagine les robes satinées de ces fantômes se frôler et les talons des souliers battre la mesure. La chaleur des corps transparents et le tintement des verres en cristal. Les rires, les voix et la beauté des hommes. Le tourbillon des costumes, le maelström engagé des cavaliers faisant valser les éclats de parure, les fines émanations des fume-cigarettes et l'odeur enivrante de l'opium.

Puis une détonation et tout se vaporisa. J'ai entendu le cri de tout ce qui devait mourir et j'ai vu les miroirs de la grande salle voler en milles éclats, perçant de part en part acrobates et valseurs, cavalières et galantes.

Dans le jardin exhalaient des parfums onctueux, lascifs et séduisants, délicatement putrides comme les liquides en décomposition aromatiques distillés par les reliques de certaines saintes. Le relent douçâtre qui s'harmonisaient au parterre de roses rouges flétries comme des choux, provenaient du cadavre d'un garçon qui était venu se donner la mort à l'écart de la cité, sous un massif saule pleureur. On aurait dit un jeune muscadin aux origines turcs. Son visage juvénile s'était figé rapidement d'une beauté froide aux lèvres sanguines entre lesquelles salivait un discret coulis de vomissure. Et sur son front misérable luisait le reflet de la lune tâché d'un délicat filet pourpre aussi fin qu'un serpent innocent qui descenderait jusqu'à sa pomme d'Adam. Je lui nettoyais la tempe à l'aide d'une botte de trèfles épais qui poussaient à ses pieds et l'embrassai. Baissant les yeux, je vis qu'il tenait dans une main le révolver de sa justice et dans l'autre un mulot mort qu'il avait du étouffer sous une ultime érection de tout ses nerfs. « Le suicide, c'est la force de ceux qui n'en ont plus, c'est l'espoir de ceux qui ne croient plus, c'est le sublime courage des vaincues. Le suicide est la preuve de la liberté des hommes, or face à lui je ne peux qu'être spectateur puisque je ne peux le toucher ; son servant et non son hôte. Face à lui, je suis jaloux et pâle de douleur de ne pouvoir le posséder. Je me met bien à genoux pour l'implorer ; archange de mes plus grands péchés, mais il ne cesse de me tourner le dos pour mieux recouvrir la jeunesse de sa robe jaunie par le temps. Et c'est avec audace qu'il porte sur ces épaules un Chronos se riant de moi : pauvre servant plein de bouffonneries pleurant la clémence. Mais la beauté du suicide n'a d'égale que sa cruauté. Comme je t'envie toi l'adolescent turc et comme je désire tes magnifiques faiblesses. Comme j'adorerais endurer cette folie et me délecter du droit de décider si mon immortelle vie élégiaque n'est pas moins importe qu'une mort qui met profitable ». Mais on gifle mes doléances. Et je ne peux que verser d'horribles cries étouffés par les larmes, et inaudibles supplications au suicide. « Maudit soit à jamais ceux qui le répriment. Et que celui qui n'a jamais pensé à lui, me jette la première pierre ».

Je suis resté un certain temps assis près de lui, la joue écrasée contre son épaule ; humectant l'odeur salée et putrescente qui émanait de son corps, tout en caressant sa poitrine avec concupiscence: lentement, délicatement, captant toutes les irrégularités de sa courte redingote à large collet couleur taupe brodée de croisillons dorés. Mes doigts naviguaient de ses clavicules habillées d'une gigantesque cravate salie de sang à ses hanches ceinturées d'une haute culotte de nankin noir mal ajusté, faisant apparaître ses genoux cagneux et sortant de ses bottes en cuir de Russie teint au santal. J'ouvris un à un les boutons sculptés d'un Ouroboros de son costume en prenant grande peine de les manier avec tendresse, et le lui retirais doucement. J'en fis de même pour sa chemise un peu sale, qui calquait si gracieusement les angles de son torse imberbe et les plis de son ventre gonflé par l'ivresse post mortem. Sa peau était si froide et l'air si lourd. Je rêvais de plonger dans cette étendue de fraicheur et de communiquer à ma souffrance un état de jouissance qui transcenderait la réalité étouffante. Je soufflai à ses oreilles, le menton contre son cou sanguinolent défait de sa large cravate, un De Profundis et à mon tour j'entendais son âme me murmurer d'approcher de plus près. Et tandis que d'une main j'enroulais ses fines boucles autour de mes doigts, de l'autre je dégrafais le revers de sa culotte que j'enfilerai quand j'eusse terminé de la lui arracher. « Tu es presque nu mon adolescent mort ». Je n'étais guère plus développer que lui et ainsi je pouvais me revêtir aisément de sa tenue. Je lui pris aussi ses bottes, laissant ses pieds découverts se reposer sur un doux plancher de trèfles, près de son chapeau claque ; les orteils prenant racine parmi les lombrics, les épeires et les moucherons. Je refermais sa veste avec la même précaution dont j'eus usé pour la lui enlever sans que je ne cesse de le fixer. La mort le rend beau parce qu'il fait partie ; lui et tout le reste, d'une exaltation décadente aux affinités putrides. Il est beau quand il est mort, car il s'accorde aux mirages métaphysiques morbides de cette nature qui hypnotisent et euphorisent les quelconques rites funèbres. Ici ce corps boursouflé s'entoure d'un climat esthétiquement lugubre d'où s'élève une dimension presque épique. L'harmonie et la dissonance de la nature et du suicide se répercutent sur le corps, et alors le monde est pensé comme un vaste cœur qui fait battre alternativement pulsions de vie et de mort. Près de ce corps nu et sublimé, la mort est partout présente, à travers les liquides mystiques des lagons où miroite le clair de lune dans un mouvement de tension et de détente, et dans laquelle le suicidé y trouve une reflet de vie, comme une fuite sous forme d'exil. Un exil purifiant au travers duquel il se réfugie et se perd. La mort scande le tout de la nature et se répercute sur le corps et l'expression du jeune turc pour lui offrir la beauté de l'indicible, embrumé par un gaz aquatique et nocturne. La substance du flou venant en dernier, rend pudique cette belle mort qui esthétise le tout et l'adolescent dans un concert de sons délicieusement emphatiques. Je l'embrassais une toute dernière fois, pris son révolver et partis délaissant la jeunesse dans un tableau de mort-vivant où s'entrelacent les cycles de l'éternité et de la renaissance : perpétuelles morts anonymes qui seraient la peinture de l'existence.

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J'ai longtemps cherché quel chemin emprunter. Cependant cette nature que j'avais si longuement contemplé se révéla être pareille en tous lieux. Et n'ayant en ce temps là nullement la science du voyageur, j'ai erré sans savoir où ces chemins me mèneraient. Je cherchais cette cité, mais il me semblait que plus je la désirais, plus elle s'octroyait le droit de m'échapper. Elle était comme l'horizon ; infiniment beau mais impossible à palper. Elle coulait entre mes doigts comme glisse l'eau des rivières sur les rochers qu'elle polit.

Je me retrouvai sur un long sentier de terre, d'où s'élevaient de part en part des bouleaux formant au-dessus, des ogives feuillues. Et quand je levais le nez au ciel je distinguais la lune entre-coupée par la nature, comme une femme derrière un paravent arabe, ciselé et ne laissant voir que quelques parcelles de sa chair. Les tâches lumineuses dans la nuit hypnotisant l'acuité de mes sens pour me baigner dans des songeries imbibées de souvenirs.


Une fois, il y a de cela un certain temps, j'avais passionnément épié Hyacinthe par l'entre-bâillement de la porte de son appartement d'où sortait une douce mélodie lyrique, mêlée aux odeurs de myrrhe et de rose provenant d'encensoirs lourdement sculptés d'or et d'ivoire, et suspendus à une charpente gothique.
Allonger sur un noble tapis perse illustrant les conquêtes de Darius Ier, il dégustait avec malice une grappe de raisin tout en lisant un ouvrage sur la reine Salomé. Au son de mes talons sur le parquet, il sursauta dévoilant ainsi son torse et fit rouler le raisin jusqu'à mes souliers. Je pouvais alors lire sur son visage la plus candide des expressions : pris par surprise ses joues s'étaient napées du même rose dont les pêches s'attifent quand elle sont trop mûres. Il est vrai qu'il était fort peu habillé, ce qu'il expliqua par la trop lourde chaleur de l'été, car seule une simple tunique de lin clair camouflait sa morphologie émincée.
Je lui tins ceci :
_ Tu caches ce que j'ai mille fois pu contempler
_ C'est que vous m'avez pris par surprise.
_ Il est vrai, et je me réjouis de savoir que devant elle tu te recouvre. Je te haïrais si je devais partager ce que tu me donne à voir, avec un étranger.

Il ceintura ses hanches et ramassa le raisin coincer entre ma semelle et le parquet, m'étudia et goba délicieusement la baie. Hyacinthe était de taille plus petite taille que moi et bien que j'étais de plusieurs années son ainé, mon visage ne semblait pas plus âgé que le sien, seulement plus accabler.
Depuis, quand je regarde ce visage tourmenté, je le revois m'embrasser ; embrasser sa propre mort. « M'aurais-tu souris si tu avais su que tu te réjouissais devant l'image de ta propre fin ? ». J'étais comme l'ombre animé d'une faucheuse devant la beauté de son ignorance fatale, de sa candeur funeste.
Il se déroba à mes yeux larmoyants, feignant de ne rien y voir, en glissant derrière les boiseries orientales de son paravent décoré de bouches ouvertes laissant deviner les ondulations délectable de sa physionomie.
_ Voilà trop de temps que votre visage s'arbore de morosité, vous ennuyez-vous avec moi ?

Je ne cherchais pas son regard que je sentais se glisser sur moi à travers les interstices ornementaux du paravent. Les miens dégringolaient le long des quatre vingt huit touches qui composaient le clavier du piano devant lequel je m'étais assis. Je débutai par une lente Gnosienne, puis je la modérais pour la laisser en suspend.
_ Ça n'est pas l'ennui qui taraude mon esprit et aggrave mon visage. C'est une silhouette vagabonde qui lorgne ma pupille et qui dans le silence fait grandir son pernicieux dessein.
_ Ne pouvez-vous pas l'arrêter, l'assassiner ? Si elle contrarie votre tranquillité, n'irez-vous pas à sa rencontre pour la punir ? Si elle trouble la paix de votre âme jusqu'à dissoudre les moindres passions que vous éprouviez à ma vue, ne devriez-vous pas la châtier ?
_ Il est une ombre qui échappe à toute justice, et qui se nourrit des plus délicates et menaçantes passions. Les gens en font souvent un paria parce qu'elle est intangible, mais tout au contraire elle est assidu à régner autour de nous dans l'anonymat le plus complet qu'est le silence avant la chute.

Il perça discrètement ses lèvres charnues. Il semblait comme... intéresser.
_ N'a-t-elle pas un nom ?
_ Je ne pourrai pas plus la définir. C'est une ombre, une impression que je sens prépondérante dans un avenir prochain. Et je n'ose la nommer de peur d'affronter déjà la réalité ou bien de me tromper.

C'était vrai, à ce moment là quand je repris la Gnosienne je ne savais pas ce que représentait, en tant que réalité, ce trouble qui obscurcissait mes pensées et les rendait dubitatives.
C'était vrai, je n'imaginais pas qu'en ce jour là nous serions à l'acmé de notre passion et qu'elle s'ensuivrait d'une culbute dans les fêlures de la pénitence.
La mort est partout, imprégnant, elle guette l'instant où il sera temps. Et personne ne choisi, puisque tout est souvent déjà prescrit. Elle fauche n'importe où car elle est prématurée, mais aussi toujours destinée. Maupassant disait :
« Après celui qui peut mourir tous les jours, à toutes les heures, à toutes les minutes, par tous les accidents, est venu celui qui doit mourir qu'à son jour, à son heure, à sa minute, parce qu'il a touché la limite de son existence »
Mais quand je jouais du piano, je ne me doutais de rien.
Le coude appuyé, la main repliée sur sa joue pressée, il présentait de trois quart son incompréhension. Aux lumières son visage se détachait de l'obscurité avec des nuances ambrées et opalines. Je confondis la réalité face à une telle beauté parfaite; la pâle sévérité de ses traits remplis de grâces que formait son visage assombri de boucles blondes, sa bouche charnue pincée d'une aimable gravité et son nez droit qui confirmait, en un point ultime, la perfection quasi-divine, mais si personnelle, de cet éromène dionysiaque. Il était le Tireur d'épine qui nous ôte à toute réalité pour nous plonger dans la beauté divine, invisible, sensible. Il nous écarte du chemin de la sagesse et nous engouffre dans une voie coupable d'un doux pêché radieux; qu'est la mélancolie passionnée. Dans une honte cachée, pleine de plaisirs obscurs, inavouables, où rien est dignes, où tout est secrets. Il nous présente l'abîme dont nous jurons de nous détourner, mais qui, quand bien même, nous attire. Et nous pardonnons. Nous pardonnons car il serait sévère de mentir à la beauté. Car lui seul sait, de son regard charmant, que l'infâme de cette beauté n'est qu'un désir innocent de s'oublier dans fascinants baisers.

Il tenait dans son autre main une patère rempli de vin et fit une moue exaspérée contractant ses lèvres. Le front troublé, il fronça les sourcils et ses yeux s'enfoncèrent sous l'arcade. Il voulait parler, mais ne savait comment, alors il me tint ceci :
_ De quoi avez-vous peur?

La musique s'arrêta, le silence plongea.
_ Que tu me vois comme moi je te vois.
_ Vous n'êtes plus le même...
_ C'est vrai! La connaissance m'a transformé.
Je suis resté, assez longtemps, à le regarder avant de réaliser qu'une nouvelle philosophie était née : celle de la beauté et du voyant qui ne voulait pas voir qu'elle n'existait que dans le néant.
Depuis sa mort, je le revois chaque nuit, mon grand pêché radieux. Nous avons toujours été heureux. Toujours. Je m'en souviens.

by Stanislas Van Copen.

mercredi 13 mai 2009

Mise en abime.



"Toi, tu es laid, et tu ne connais pas ta chance : au moins, si on t'aime, c'est pour une autre raison"

Bukowski.

Je me suis souvent demandé ; pourquoi cette recherche de l'esthétisme dans tout ce que j'entreprends, que je côtoie, et que je désire. Et je me suis rendu compte que c'était une lutte contre la nature de l'humanité, voilà aussi pourquoi je dessine : parce que le dessin est une lutte contre la nature car je ne veux point copier, je veux interpréter, et l'interprétation est une esthétisme du psyché humain. Ainsi je compris que plus je cherchais à tendre vers l'esthétisme plus je m'éloignais d'une nature barbare et offensive. Et qui oserait dire que la nature humaine est belle ? Nulle personne, parce qu'elle est animale. L'homme est digne de raison, seulement quand il est en haut du gouffre, près à tomber. Là il est homme et esthète. Delà je compris aussi que l'homme, à mes yeux, était beau seulement quand il était sur la ligne tangente entre mort et vie. Et j'expliquais ainsi ma tendance à trouver le beau dans le malaise et le mélodrame. Je préfère m'attacher à rendre beau ce qui s'applique à être caché dans les profondeurs ; c'est-a-dire la noirceur de l'âme, plutôt que de reproduire la beauté réelle d'un monde qui n'est souvent qu'apparence et vénalité.

Photos : Me by Clément Louis.

mercredi 29 avril 2009

Klaus Nomi - The Cold Song.

J'ai cousu sur ma peau mille et une plumes noires, soutenues par de longues lanières de perles larmes. Épinglées sur le sein nu, des broches savantes tenant ma culotte de velours mordoré, qui n'est pas sans rappeler les fourrures de bison jetées du sol au plafond et retombantes sur le fauteuil en cuir d'autruche noir, le divan en croco, le sofa en taffetas et la table d'acier poli où se brisent les flûtes de cristal, qui contenaient l'absinthe distillée dans les crânes de corbeau - Je suis une nonne voilée par un cachemire de linceul.
D'en dessous ma tunique de velours, j'ai déguisé vingt et une lames aiguisées, qui pénètrent la chair de ma cuisse, tel un cilice dictateur. Je sens comme une douce tyrannie qui fait perler mon sang.
J'ai collé sur mon dos, un chat à neuf queues, qui s'étire et s'agrippe. Il chatouille, il flagelle, il lèche. Ma tête, de douleur, s'articule en un axe circulaire, se détache, se découpe, roule, suivant les courbes des dômes luisants où tous les temps et tous les
univers informels y sont peints de travers.
Je joue du piano et j'y blâme l'amour, j'y loue le désir, j'y maudis les heureux, j'y bénis les martyrs. Je réinvente la conception fidèle d'un amour éternel à découvrir, à venir, à revenir, et à revivre. Ceci fait peur, tout n'est que peur, l'amour n'est qu'une peur. Le chat revient, il se sent nouer.
Par la fenêtre j'aperçois les minarets en tuiles de sang : ruines de souffrances humaines qui résonnent comme les hurlements de folie de mon hospice lugubre. Se réveillent sous mes pieds habillés de sandales japonaises en cuir de baleine, des odeurs fines de guillotinés, de lapidés, d'écorchés, de torturés, provenant des caniveaux où cette mêlée bouillonne comme une soupe distillée dans les égouts de la ville aux astres ardents.
Je tape sur le piano. Mon sang s'énerve dans mes veines. Je m
e frappe le dos, le chat miaule en crescendo. Cela m'amuse un instant jusqu'à ce que la douleur devienne insoutenable. Je m'élance dans la pièce et je heurte les meubles aux sculptures baroques. Je me brise les os. Il faut que j'arrache ces plumes, tout, les bijoux, les étoffes, les larmes, et le chats à neuf queues fixé sur mon dos brûlant de sang et de sueur. Toute cette vanité, il faut la condamner, l'assassiner, l'étouffer, l'empoisonner. Cette vanité amoureuse n'est qu'un gouffre béant, ce gouffre qui est mon coeur, il faut l'arracher et l'ingurgiter.
L'amour se meurt de vanité, il faut lui donner à manger, ça le calmera.

Stanislas










Photographe : Hedi Sliman
PARIS JANUARY 21 2009